Par Damien, alias Keusty, graffeur professionnel à Nevers depuis 10 ans.
On écrit sur les murs depuis l'Antiquité : Pompéi en garde des milliers de traces. Le graffiti moderne, celui du pseudo peint à la bombe, naît à Philadelphie puis à New York entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. Il arrive en France au début des années 1980, puis passe des rames de métro aux galeries et aux façades peintes sur commande.
Je peins depuis les années 1990. Voici cette histoire racontée par quelqu'un qui la pratique, avec les dates qui comptent et les débats qui restent ouverts.
Qu'est-ce qu'un graffiti ?
Un graffiti est une inscription ou un dessin tracé, peint ou gravé sur un support visible de tous, le plus souvent sans l'autorisation du propriétaire. Selon le regard qu'on porte sur lui, c'est une forme d'expression, une pratique artistique ou une dégradation.
D'où vient le mot graffiti ?
Le mot vient de l'italien graffito, pluriel graffiti, qui désigne une inscription grattée ou griffonnée. Il se rattache au verbe graffiare (griffer) et, plus loin, au grec graphein, « écrire, dessiner ». Les archéologues l'ont d'abord employé pour les inscriptions tracées au stylet sur les murs de Pompéi.
Tag, graff, pièce, street art : le vocabulaire
Le graffiti a son propre lexique, hérité de New York. Les mots qui reviennent le plus :
- Tag : la signature rapide du pseudo, le « blaze », tracée en un seul geste.
- Throw-up : des lettres rapides, souvent arrondies, avec un contour et un remplissage d'une ou deux couleurs.
- Graff ou pièce : un lettrage travaillé, en plusieurs couleurs, avec effets et volumes.
- Writer : l'auteur des graffitis. Le terme insiste sur l'écriture, au cœur de cette culture.
- Crew : le collectif de writers qui peignent ensemble et signent sous un même nom.
- Street art : un terme plus large, apparu ensuite, qui regroupe le pochoir, le collage, la mosaïque et les images pensées pour le passant.
Ces codes n'appartiennent plus seulement à la rue. On les retrouve aujourd'hui dans les décors commandés à un graffeur professionnel pour une façade, un commerce ou une chambre.
Les dates clés de l'histoire du graffiti
Pour se repérer, voici la chronologie résumée, de l'Antiquité aux expositions des années 2000 :
- 79 après J.-C. : l'éruption du Vésuve fige les inscriptions murales de Pompéi.
- Années 1930 : le photographe Brassaï commence à photographier les graffitis des murs parisiens. Son livre Graffiti paraît en 1960.
- Mai 1968 : les slogans politiques couvrent les murs de Paris.
- Fin des années 1960 : Cornbread et Cool Earl signent leur nom dans les rues de Philadelphie.
- 1968 : Julio 204 commence à signer dans les rues de New York.
- 21 juillet 1971 : le New York Times consacre un article à Taki 183.
- Milieu des années 1970 : les signatures deviennent des pièces en couleurs qui couvrent les rames de métro.
- 1982-1983 : sortie des films Wild Style et Style Wars.
- Début des années 1980 : Bando rapporte le graffiti new-yorkais à Paris.
- 1984 : parution du livre Subway Art, de Martha Cooper et Henry Chalfant.
- 1984-1989 : la régie du métro new-yorkais mène son plan anti-graffiti ; la dernière rame peinte est retirée en 1989.
- 1987 : Spraycan Art, d'Henry Chalfant et James Prigoff, montre la scène mondiale, Paris compris.
- 1989 : chute du mur de Berlin, dont la face ouest était couverte de peintures.
- 2009 : expositions « Tag au Grand Palais » et « Né dans la rue – Graffiti » à la Fondation Cartier.
Les graffitis existaient-ils avant la bombe de peinture ?
Oui, si l'on prend le mot au sens large. L'envie de laisser une trace sur un mur est très ancienne. Ce qui change au XXᵉ siècle, ce sont les outils et la culture qui se construit autour.
Pompéi, le grand témoin de l'Antiquité
Les murs de Pompéi, ensevelis sous les cendres en 79, ont conservé une quantité considérable d'inscriptions. On y lit des messages d'amour, des insultes, des annonces électorales, des comptes, des dessins naïfs. Ils étaient grattés au stylet ou tracés au charbon, par des habitants ordinaires. C'est la preuve qu'écrire sur les murs de sa ville est un réflexe aussi vieux que la ville elle-même.
Grottes ornées et monuments : une parenté discutée
On rapproche parfois les grottes ornées de la préhistoire du graffiti. La comparaison est tentante mais discutée : ces images avaient sans doute une fonction reconnue par leur groupe, alors que le graffiti se définit en partie par la transgression. Plus près de nous, les monuments français gardent des traces écrites par leurs visiteurs ou leurs occupants : graffitis de prisonniers au château de Vincennes, signatures gravées à Chambord, inscriptions de soldats de la Première Guerre mondiale au château de Pierrefonds. La page Wikipédia consacrée à l'histoire détaillée du graffiti recense ces exemples.
Certains citent aussi le « Kilroy was here » dessiné par les soldats américains pendant la Seconde Guerre mondiale comme un ancêtre du tag. C'est une hypothèse parmi d'autres. Ce qui est sûr, c'est que l'arrivée de la bombe aérosol et du marqueur, dans les années 1960, rend possible un geste rapide, visible de loin et répétable partout.
Comment le graffiti moderne est-il né aux États-Unis ?
Philadelphie : Cornbread et Cool Earl
À la fin des années 1960, un adolescent de Philadelphie, Darryl McCray, dit Cornbread, se met à écrire son surnom partout dans la ville. Avec Cool Earl et d'autres, il invente un principe simple : le nom devient l'œuvre, et sa répétition fait la réputation. Les historiens débattent encore pour savoir si le graffiti moderne est né à Philadelphie ou à New York. Les deux villes ont compté, avec quelques années d'écart.
New York, 1971 : Taki 183 et le New York Times
À New York, Julio 204 signe dès 1968. Mais le nom qui marque le basculement est celui de Taki 183, un jeune coursier de Washington Heights. Son numéro, 183, est celui de sa rue. Comme il traverse la ville pour son travail, son nom apparaît dans tous les quartiers. Le 21 juillet 1971, le New York Times lui consacre un article. Des centaines de jeunes l'imitent dans les mois qui suivent.
Le métro devient le support idéal. Une signature posée sur une rame voyage du Bronx à Brooklyn et se montre à toute la ville.
Du tag à la pièce : la course au style
Quand tout le monde signe, il faut se distinguer. Les noms grossissent, prennent un contour, des couleurs, des flèches, des volumes. Vers le milieu des années 1970, des writers comme Tracy 168, Cliff 159 ou Blade peignent des pièces qui couvrent la hauteur d'un wagon, parfois une rame entière. Les lettres bulles se répandent ; on les attribue souvent à Phase 2. Puis les lettres s'entrelacent au point de devenir illisibles pour le profane : c'est la naissance du wildstyle.
Cette période fixe les bases que tout graffeur apprend encore : la construction de la lettre, l'équilibre des formes, le contour, le remplissage, les effets de lumière. Les alphabets de lettrage graffiti et les grands styles de graffiti apparus depuis viennent tous de cette compétition new-yorkaise. Quand je dessine une esquisse aujourd'hui, je travaille encore avec les règles posées à ce moment-là.
La guerre du métro (1984-1989)
La ville de New York finit par déclarer la guerre aux rames peintes. À partir de 1984, la régie des transports nettoie les wagons au fur et à mesure et retire de la circulation ceux qui sont repeints. La dernière rame graffée est retirée en 1989. Les writers se replient sur les murs, les toits, les terrains vagues et les palissades.
Comment le graffiti a-t-il fait le tour du monde ?
Au début des années 1980, le graffiti se retrouve associé au rap, au DJing et au breakdance sous un même nom : le hip-hop. La presse new-yorkaise s'y intéresse, des tournées emmènent rappeurs, danseurs et graffeurs en Europe.
Les images font le reste. Le film Wild Style, de Charlie Ahearn, et le documentaire Style Wars, d'Henry Chalfant et Tony Silver, montrent les writers au travail. Le livre Subway Art (1984) devient une bible pour des milliers de jeunes qui n'ont jamais vu le métro de New York. Spraycan Art (1987) prouve que le mouvement est déjà mondial.
Le monde de l'art s'en empare aussi. Au début des années 1970, le collectif United Graffiti Artists expose déjà des toiles de writers. Dans les années 1980, des lieux comme Fashion Moda, dans le Bronx, ou la Fun Gallery, dans l'East Village, accueillent les graffeurs. En Europe, le mur de Berlin, côté Ouest, est couvert de peintures quand il tombe en 1989.
Quand le graffiti est-il arrivé en France ?
Avant le graff : Mai 68 et les premiers pochoirs
La France a une tradition des murs qui parlent. En Mai 1968, les slogans couvrent Paris : « La poésie est dans la rue ». Deux ans plus tôt, en 1966, Ernest Pignon-Ernest pose des silhouettes au pochoir sur le plateau d'Albion. Les pochoiristes des années 1980 prolongent ce mouvement : leur parcours est raconté dans l'histoire du street art en France. Le graffiti au sens new-yorkais, centré sur la lettre et le pseudo, arrive par un autre chemin.
Bando, le BBC et le terrain de Stalingrad
Au début des années 1980, Bando, qui a découvert le graffiti à New York, peint à Paris et fonde le crew Bomb Squad 2. Ash, Jay et Skki forment le BBC, le Bad Boy Crew. Les premiers spots parisiens deviennent des lieux de légende : les palissades du Louvre en travaux, les quais de Seine, et surtout le terrain vague de Stalingrad, visible depuis le métro aérien de la ligne 2. Des writers new-yorkais comme JonOne viennent s'installer à Paris.
Les années 1990 : le graff gagne les villes moyennes
Dans les années 1990, le graffiti sort de Paris. Il gagne les banlieues, puis les villes de province, porté par le rap, les magazines spécialisés et les vidéos qui circulent de main en main. C'est à ce moment que j'ai commencé à peindre, depuis le quartier des Courlis, à Nevers. Cette génération de graffeurs de province a fait du graffiti une pratique présente partout en France, pas seulement dans la capitale.
Du vandalisme à la commande : où en est le graffiti aujourd'hui ?
Ce que dit la loi
En France, peindre sans autorisation sur une façade, un véhicule, la voie publique ou le mobilier urbain reste une infraction. Elle est prévue par l'article 322-1 du Code pénal, qui prévoit une amende et un travail d'intérêt général quand le dommage est léger, et des peines plus lourdes au-delà. La frontière est nette : sur un mur autorisé ou dans le cadre d'une commande, le graffiti est parfaitement légal.
Du métro au musée
La reconnaissance institutionnelle est venue avec le temps. En 2009, Paris accueille deux expositions qui marquent les esprits : « Tag au Grand Palais » et « Né dans la rue – Graffiti » à la Fondation Cartier. Les toiles de graffeurs passent en salle des ventes, les festivals se multiplient, les villes ouvrent des murs d'expression libre.
Le savoir-faire du graff au service des commandes
Le changement le plus profond se voit sur les murs eux-mêmes. Le savoir-faire né sur les rames (le lettrage, la maîtrise de la bombe, la gestion des grandes surfaces) sert aujourd'hui à des fresques commandées par des collectivités, des commerces et des particuliers. Une fresque murale extérieure sur un pignon se prépare comme une pièce de métro, en beaucoup plus grand : esquisse, quadrillage, fonds, puis détails. Le matériel a suivi, avec des bombes basse et haute pression et toute une gamme de caps ; ce guide explique comment choisir sa bombe de peinture graffiti.
C'est mon quotidien depuis dix ans : des fresques monumentales sur des pignons d'immeubles, des décors intérieurs, des commandes publiques et privées, partout en France. Le mur n'est plus volé, il est confié. L'exigence de style, elle, reste celle des writers des années 1970.
Vous avez un mur, une façade ou un local à faire peindre ? Vous pouvez demander un devis gratuit en 48 h à un graffeur professionnel.
FAQ : vos questions sur l'histoire du graffiti
Qui a inventé le graffiti ?
Personne en particulier : on écrit sur les murs depuis l'Antiquité, comme le montrent les inscriptions de Pompéi. Le graffiti moderne, fondé sur la signature d'un pseudo, est associé à Cornbread, à Philadelphie à la fin des années 1960, puis à Taki 183 et Julio 204, à New York, au tout début des années 1970.
Quel est le premier graffiti de l'histoire ?
Tout dépend de la définition retenue. Les inscriptions antiques les mieux conservées sont celles de Pompéi, figées par l'éruption du Vésuve en 79. Certains remontent jusqu'aux grottes ornées de la préhistoire, mais ce rapprochement est discuté, car ces images n'avaient probablement rien de transgressif à leur époque.
Quand le graffiti est-il arrivé en France ?
Le graffiti au sens hip-hop arrive en France au début des années 1980, avec Bando et les premiers crews parisiens comme Bomb Squad 2 et le BBC. Les murs français avaient déjà connu les slogans de Mai 68 et les premiers pochoirs, mais la culture du tag et de la pièce vient directement de New York.
Quelle est la différence entre graffiti et street art ?
Le graffiti est centré sur la lettre : le pseudo du writer, son style, sa reconnaissance par les autres graffeurs. Le street art désigne un ensemble plus large d'interventions dans la rue, comme le pochoir, le collage ou la mosaïque, souvent figuratives et pensées pour le grand public.
Le graffiti est-il illégal en France ?
Peindre sans l'autorisation du propriétaire est une infraction, prévue par l'article 322-1 du Code pénal, qui peut entraîner une amende et un travail d'intérêt général. Le graffiti est en revanche légal sur un mur autorisé, lors d'un festival ou dans le cadre d'une commande passée par un particulier, une entreprise ou une collectivité.
Pourquoi les graffeurs signent-ils d'un pseudo ?
Le pseudo, ou blaze, est au cœur du graffiti depuis New York : c'est lui qu'on répète pour se faire connaître et reconnaître des autres writers. Il permet aussi de rester anonyme, puisque peindre sans autorisation est illégal. Beaucoup de graffeurs professionnels gardent leur blaze comme nom d'artiste.
À propos de l'auteur
Damien, alias Keusty, est un graffeur professionnel originaire du quartier des Courlis, à Nevers. Il peint depuis les années 1990 et en a fait son métier il y a dix ans : fresques monumentales sur pignons d'immeubles, décors intérieurs, commandes pour des collectivités, des commerces et des particuliers, partout en France. Découvrez le parcours de Keusty et ses dernières fresques sur son compte Instagram @keusty_graffeur_pro.